Ce numéro de la revue Roland Barthes réunit la plupart des interventions qui ont animé le colloque « Roland Barthes à l’écoute du contemporain / Usages contemporains de Barthes », qui a eu lieu à la Faculté des Lettres de l’Université de Tours en septembre 2021, au sein de l’unité de recherche interdisciplinaire « Interactions culturelles et discursives » dirigée alors par Elisabeth Gavoille, laquelle a contribué, avec ses relectures minutieuses, à la préparation du dossier que voici. Sans elle, ce numéro n’aurait simplement pas existé.
Il y a, je crois, deux manières dont on peut rendre compte du rapport entre les écrits de Barthes et la question du contemporain, deux manières dont le titre du colloque, dans sa forme d’arc brisé, rend compte en filigrane. Il y a d’une part l’aujourd’hui, le présent, dont les déclinaisons sont multiples et c’est du côté de la congruence entre le contemporain et le présent qu’on pourrait ranger l’ouvrage le plus important qui a paru sur le sujet[1]. Il y a d’autre part une montée en puissance du contemporain tout au long de la modernité, dans un jeu dialectique entre adhésion et répulsion. Le contemporain adhère au temps commun du monde, de sa qualité de locus communis pour la fratrie humaine, comme dans le vers des chansons populaires « lume, lume, soro lume » (« monde, frère monde, écoute ») qui renvoie à la métaphysique la plus immédiate de la vie, à sa finitude. La finitude devient alors un problème auquel la conscience des Modernes s’efforce de trouver des expédients. Il y a alors l’art, l’œuvre, le livre (Proust), il y a le dédoublement (« je est un autre » qui fait différer « ma fin à moi »), il y a encore l’excès qui conjure la finitude de l’extension par l’indéfini de l’intension, et puis il y a l’implosion de l’ordre temporel qui rendait intelligible la finitude. C’est ainsi qu’on pourrait parler du concept de contemporain mis en débat par Giorgio Agamben, dans une lignée qui va de Nietzsche et arrive à Jérôme David. Ainsi, le philosophe italien distingue-t-il contemporain et contemporanéité, comme si être contemporain présupposait une sorte d’initiation, alors que la contemporanéité serait un rapport banal de congruence entre temporalité individuelle et temporalité sociale. « Nietzsche situe par là sa prétention à l’actualité, sa contemporanéité, vis-à-vis du présent, dans une certaine disconvenance, un certain déphasage. Celui qui appartient véritablement à son temps, le vrai contemporain, est celui qui ne coïncide pas parfaitement avec lui ni n’adhère à ses prétentions (…) » C’est pourquoi Jérôme David peut parler, dans un ouvrage récent, de la « non-contemporanéité du présent[2]. »
Contemporanéité de Barthes selon le Big Data#
Revenir sur Roland Barthes en ce début de 2026 présuppose l’usage d’outils nouveaux, par exemple la culturomique[3]. Google Ngram (apparu en 2010 et remis à jour en 2020) et Gallicagram (moteur francophone développé une dizaine d’années plus tard) nous apportent des données concernant la fréquence de l’expression « roland barthes » dans divers corpus. J’ai entrepris une recherche sur l’empan chronologique 1950-2022.
Pour un corpus anglophone de livres enregistrés par google books, les résultats présentés à l’aide de Google Ngram viewer montrent que la fréquence de « roland barthes » est multipliée par huit entre 1975 et 2018 ; depuis, on assiste à une légère baisse. En français, la courbe est ascendante jusqu’en 2004, alors qu’en 2022 la fréquence enregistrée retombe au niveau, certes encore élevé, de la fin des années 1970. Entre 1980 et 2004, la fréquence aura seulement doublé. Pour Gallicagram, les données, provenant de corpus plus définis, sont plus précises. La collection du Monde, 1950-2022, rend compte de la même tendance remarquée par Google Ngram pour la langue française : un pic en 2005 suivi d’une légère baisse. Mais, si l’on prend en compte un corpus plus académique, celui de la base de données persee.fr, la courbe augmente toujours et, en dépit d’une baisse après 2004, le pic est atteint en 2018[4]. En bref : la fréquence de l’expression « roland barthes » augmente plus en anglais qu’en français ; en anglais, le pic se situe autour de 2018-2020, alors qu’en français, après un maximum situé en 2004-2005, la tendance est à la baisse.
Ces données sont approximatives, mais vu leur ampleur, on peut tout de même essayer de formuler à leur propos quelques remarques. Une première est que les « vies ultérieures » de Roland Barthes semblent particulièrement intenses dans l’espace anglophone, là où les interférences inter- et trans-disciplinaires sont de mise, plus qu’en France (en tout cas pour l’empan chronologique choisi) : l’œuvre de Roland Barthes possède la qualité rare d’enregistrer, par écrit, des expériences esthétiques et des réflexions morales que la recherche-création ne cessent d’encourager depuis des dizaines d’années. Or, c’est en premier lieu par cette aptitude à contenir une variété de réflexions sur les pratiques artistiques, sans éluder ses enjeux politiques, que l’œuvre de Barthes gagne en pertinence. N’oublions pas qu’un ouvrage récent consacré à un concept tout récent qui fait écho à l’idée de « connaissance située[5] », l’autothéorie, s’ouvre avec une épigraphe tirée de Fragments pour un discours amoureux[6].
Une seconde remarque concerne le besoin ressenti par certains théoriciens français de mettre à jour les méthodologies de recherche en « arts et humanités », au tournant des années 2010, soit depuis une quinzaine d’années. Outre Alexandre Gefen qui, depuis un point de vue parfois très distant[7], reconfigure les enjeux des études littéraires dans deux ouvrages qui font référence[8], deux autres essais plus polémiques se donnent pour but de corriger une perception du contemporain trop francocentrée, qui ignore notamment la dynamique mondiale de l’art contemporain. Dans un excellent ouvrage paru en 2019, Pascal Mougin prend ses distances avec la manière dont on a pu voir en Barthes un porte-voix de l’art contemporain[9], considérant que, à cause d’un décalage important dans la conceptualisation des formes artistiques contemporaines de part et d’autre de l’Atlantique, une certaine confusion se serait installée, en France, « moderne » et « contemporain ». Cette confusion aurait été entretenue, entre autres, par Roland Barthes lui-même qui, dans ses critiques – littéraires et artistiques – faisait montre d’une connaissance limitée de l’art (proprement) contemporain[10]. Dans une autre ligne d’arguments, Lionel Ruffel traque le contemporain artistique dans ses manifestations en différents endroits de l’Amérique du Sud, en antithèse avec la phénoménologie du contemporain telle qu’elle est formulée notamment par Giorgio Agamben qui serait animée par une mélancolie européocentrique ignorante de la richesse du monde non-européen[11]. Considérer le seul contemporain des élus, de ceux qui savent déchiffrer des signes autrement opaques, c’est faire preuve d’un idéalisme encore une fois européocentrique. Ruffel dénonce dans son ouvrage la fétichisation de ce contemporain herméneutique. « On a retenu l’autorité triple Nietzsche-Barthes-Agamben, on a retenu le slogan, on a beaucoup moins retenu les modalisations : “indication”, “provisoire”, “orienter”, “recherche”. […] Le déphasage et l’anachronisme peuvent être compris comme le point de vue de la postérité que seuls, parmi les acteurs, certains (mais qui ? tout le problème est là) sont capables de voir (plus qu’une vision, il s’agit presque d’une voyance)[12]. » En dépit de nombreux mérites, Barthes se serait retrouvé, dans la France contemporaine, un peu trop « moderniste ».
Une dernière hypothèse pourrait se dessiner, à la suite des statistiques évoquées plus haut. Lors du centenaire Barthes, en 2015, parmi les innombrables manifestations scientifiques qui ont honoré cette immense œuvre, il y eut un colloque à la British Academy, Interdisciplinary Barthes[13], dont les actes ont parus en 2020 dans un ouvrage qui comprend un chapitre rédigé par Philippe Roger et intitulé Barthes’s Frenchness, La Francité de Barthes. Le directeur de la revue Critique montre dans son intervention comment, plus que tous les autres « French theorists », Roland Barthes s’est attaché à thématiser et déconstruire la France et la francité, à travers Mythologies, Michelet et dans d’autres textes plus personnels, dont Roland Barthes par Roland Barthes[14]. Or, la « francité » de Barthes ne pouvait pas ne pas intégrer une certaine idée de « francité » qui circule depuis si longtemps dans le monde anglophone. Car, à travers son style littéraire, son dilettantisme assumé, son élégance et son attachement aux expressions de la subjectivité, à travers son amour de la littérature française avant tout, Barthes s’est toujours présenté comme un intellectuel français. Il n’est pas étonnant, à ce titre, que ce soit en France que sa francité est la moins sensible et que, depuis le tournant pragmatiste récent d’une frange importante des humanités[15], ses intuitions théoriques se révèlent parfois insuffisantes[16].
Ces trois remarques suscitées par la petite enquête numérique sur la circulation du nom de Roland Barthes en différents corpus, français et anglais, entre 1950 et 2022, amènent deux conclusions auxquelles viendront s’adosser les propositions de lecture de notre dossier.
Si la « francité » de Barthes est un atout pour sa réception à l’étranger – en anglais notamment –, en France, son héritage, immense, prend toutefois des inflexions légèrement différentes. Le Barthes « moderniste » de Pascal Mougin et de la lignée « Nietzsche – Barthes – Agamben » de Lionel Ruffel exprime un malaise envers un certain retard français – esthétique, épistémologique, théorique. Pour Mougin, Barthes – celui de Magali Nachtergael – reste moderne, alors que le moment de l’art « contemporain », nord-américain, l’ayant dépassé depuis un moment, restait invisible en France. Pour Ruffel, la version hermétique du contemporain, « inactuel », dont se réclame Barthes, se revendique d’une ontologie herméneutique qui néglige la dynamique esthétique et politique brassant les espaces culturels périphériques (l’Amérique du Sud notamment). Sans aucun lien explicite, ces infléchissements ne vont pas sans renvoyer, ne fût-ce qu’in extremis, au réquisitoire à l’encontre d’un « retard » français auquel s’adonnaient, dans les années 1990, d’excellents théoriciens pour lesquels la French Theory aurait simplement été une grosse erreur politique et épistémologique[17].
En quoi consiste alors la contemporanéité de Barthes ? En quoi son œuvre est aujourd’hui nécessaire, pourquoi tenons-nous à faire entendre sa parole ? Ce dossier saura peut-être persuader le lecteur, barthésien ou non, que, en dépit de tous ses choix politiques et épistémologiques parfois sujets à caution, l’œuvre de Barthes nous est contemporaine en premier lieu en tant que viatique intellectuel et moral. Certes, on a du mal à démontrer que Roland Barthes fît un excellent critique de cinéma[18] ou même d’art. Barthes n’est pas le Guillaume Apollinaire des années 1970. Rien ne nous dit non plus que l’œuvre de Roland Barthes devrait être sauvée de l’obsolescence en tant que discours scientifique, car à aucun moment elle ne s’est réclamée comme telle. Non, Barthes n’a pas été un penseur dont les réflexions, incompréhensibles pour ses contemporains, auront dû attendre sa postérité et l’advenue d’une autre époque pour être découvertes et remises à l’honneur. Il n’a pas été non plus le militant précurseur des militances contemporaines qui aurait refait surface bien après sa mort, comme William Edward Burghardt Du Bois, et moins encore un philosophe dont le nom sommeille en marge des débats théoriques pour être soudainement revivifié grâce à un brusque raz de marée, comme Étienne Souriau actualisé naguère sous la plume de Bruno Latour.
L’intellectuel Barthes a été, dans une large mesure, l’homme de son époque, et toutes ses mues, ses adhésions et ses réserves, nous le montrent impliqué dans son siècle et dans sa France. Il est contemporain avant tout en tant qu’ayant écrit, brillamment, une éthique des temps modernes (que nous sommes encore en train de vivre), une éthique individuelle et une éthique des groupes restreints (avec la notion d’idiorythmie), en deçà des partages disciplinaires et des eschatologies primesautières, sans renier un certain égotisme artiste qui engage avant tout l’écrivain à l’égard de son travail, de son écriture, quitte à rester sourd, sinon antipathique à d’autres appels. Si nous revenons à Barthes, c’est parce que relire son œuvre demeure une option intellectuelle, éthique et affective fondamentale au moment où les études littéraires sont en train de requalifier la littérature selon des méthodologies qu’on pourrait appeler « encastrantes[19] », ou bien, avec un mot plus suggestif, « embarquées[20] ». Encastrer, embarquer, ce sont des actions qui mettent en rapport : un Ansatzpunkt pragmatique, qui rend la littérature d’emblée sociale, politique, esthétique, voire ontologique (sous forme de « mode d’existence[21] »). Si un syntagme tel que « Barthes mondial », « World Barthes » rendrait compte de tous les flux interdisciplinaires mais aussi inter-linguistiques qui traversent et configurent son œuvre, alors « Barthes contemporain » (au sens, à la fois, de contemporain de Barthes, à l’époque de Barthes, et de contemporain à nous aujourd’hui) serait un « Barthes encastré » selon trois axes : celui de l’intelligibilité, celui de la conduite (ou bien des « modes » des « approches » en termes d’axiologie) et celui de l’affect (les ressentis et leurs justifications).
Contemporanéités de Barthes : chronologies et rythmologies#
C’est ainsi que, plutôt que de parler de l’actualité de Roland Barthes, nous avons voulu enquêter sur le statut de ses écrits en tant que nos contemporains, selon un principe qu’il est ici le moment d’expliciter.
Évidemment, la conscience d’un double décalage, historique et éthique, entre un Barthes vieillissant et une nouvelle génération d’intellectuels, après 1968[22] ne cesse de s’agrandir. On n’est jamais préparé à intégrer le contemporain. « C’est trop proche. Ça vient dans une langue trop absolument contemporaine[23] » reconnaît Barthes lorsque, en 1977, on lui pose la question de ses liens avec ses « contemporains ». D’autre part, nous ne sommes pas contemporains de quelque chose par notre seul esprit – par rapport à un certain agenda idéologique et événementiel – mais aussi depuis et avec nos corps. Barthes pouvait alors dire « mon corps est contemporain de Hans Castorp », quoique la vie l’obligeât à être aussi le contemporain des « jeunes corps présents[24] », à s’oublier en tant que corps « historique ».
Le contemporain est un concept temporel qui participe à la fois de l’historiographie et de l’herméneutique, en tant qu’« expérience », « compagnonnage[25] » ou bien « commerce[26] ». Qui plus est, la résurgence récente du concept de contemporain manifeste le besoin de nouvelles catégories pour penser le rapport entre temps historique et temps anthropologique. Si les fins de l’Histoire n’en finissent plus – d’un Kojève contemplant un Japon « post-historique[27] » dans les années 1950, au du début des années 1990 – cela n’empêche pas que l’Histoire ne soit ressentie souvent comme une prison qui commande de la fuir.
L’Histoire pèse également par la force de son langage. Tous les mots communs qui désignent le temps rentrent plus ou moins dans l’histoire. À chaque fois qu’on éprouve le besoin de désigner d’autres temporalités que celle chronologique, on cherche nos mots, on en trouve d’approximatifs, qui claudiquent : mais c’est dans leur fragilité même que réside leur possibilité. Qu’on les appelle « régimes (d’historicité) » (Hartog), « moments » (Worms) – on sait d’avance que ces vocables n’arriveront jamais à remplacer l’Histoire avec ses époques/ères.
La pression qu’exerce sur le langage la richesse des expériences temporelles ne cesse de s’accroître depuis le début du XXe siècle. On a le « modernisme » qui, selon Hayden White, s’oppose et à l’histoire et à la tradition, « envisag[e] une temporalité post-historique comme une condition préalable nécessaire au renouvellement de la culture contre les impératifs du réalisme et de la modernisation », désignant un « moment kaïrotique[28] ». Or, c’est Roland Barthes qui remplace l’histoire « répressive[29] » par le kairos de la photographie, alors même que « le même siècle a inventé l’histoire et la photographie[30] ». C’est autour de ce paradoxe que François Hartog rédige le chapitre qu’il consacre à « Roland Barthes et l’histoire[31] ». Pourquoi paradoxe ? Parce que, précisément, la photographie évacue la durée, et empêche le « mûrissement[32] » au même moment où l’histoire commence son devenir de rouleau compresseur qu’on lui connaît au XXe siècle. Cette contemporanéité paradoxale, Barthes l’appelle souvent l’Inactuel : « ni à la mode, ni franchement démodé[33] » – le chant romantique, ou bien l’amoureux, qui existe bel et bien mais devant les larmes duquel on « rigole[34] » ; enfin, c’est l’individu qui établit, à un certain moment de sa vie, un rapport inactuel – mais toujours de contemporanéité – avec les discours qu’il entend : « la perspective de mon actualité en tant qu’elle est inactuelle[35] ».
L’inactuel est le premier lieu du contemporain pour Giorgio Agamben[36]. Pour le philosophe italien, il ne s’agit pas de définir le contemporain comme « être en phase avec », mais précisément par le décalage qu’il marque entre deux objets, deux êtres – con-tempo-rains – mais jamais identiques, jamais en accord, toujours en attente : le chant romantique attend « son heure », tout comme l’amoureux – et, à la fin, c’est moi qui attend « mon temps », dans cette dynamique où le nouveau côtoie d’innombrables retours – voire, où le nouveau n’est que le retour lui-même en tant qu’il n’est jamais complet. Il s’agira donc plutôt de revenir sur Barthes, sur ses textes, sur ses « métiers » critiques, sur les formes qu’il donne aux perceptions du temps, des chrono-logies aux rythmo-logies, afin de prouver que tout retour est une autre possibilité d’accès à ses textes, et que ses textes sont, pour nous, des formes possibles de notre avenir.
Chronologies #
Le dossier s’ouvre avec l’essai de Claude Coste, l’un des exégètes les plus familiers des « morales » de Barthes. Retraçant les hauts et les bas des rapports entre Barthes et Camus, mais puisant aussi dans le Grand Fichier du Fonds Barthes, Claude Coste retrouve une parenté précisément morale entre l’auteur de l’Étranger et celui du Plaisir du texte : une « morale matérialiste ». Il n’y a d’ailleurs pas de meilleur texte de Barthes pour expliquer ce que c’est qu’une morale matérialiste que son essai sur Cy Twombly : « L’artiste n’a pas de morale, mais il a une moralité[37] », car la moralité n’est jamais désincarnée. « Barthes, en moraliste matérialiste ? Bien sûr ; mais le constat vaut tout autant pour Camus. Au-delà de leurs différences, voire de leurs importantes divergences, les deux hommes, intellectuels, et écrivains partagent le même désir de trouver au cœur de l’immanence un humanisme pour aujourd’hui[38]. »
Le débat sur les impasses de la dialectique est poursuivi par Andy Stafford qui sonde la politique de Barthes dans un contexte immédiatement contemporain : les attentats de Charlie Hebdo et l’anathème antimusulman qui s’en est suivi. Il prend pour objet un texte peu connu de Barthes : Voltaire, le dernier des écrivains heureux, parus en deux versions, en 1958 et en 1964. C’est contre un double dogmatisme que plaide, à travers Barthes, Andy Stafford, en faveur d’une dialectique non-téléologique. « Pour ce qui est de la signification politique, le Traité sur la tolérance – tout comme « Je suis Charlie » – est manichéen. La solution, la seule, est donc toujours la – ou une – dialectique. Non pas une “dialectique” téléologique ; mais “le dialectique” dans le sens de combattre la doxa[40] ».
À la croisée de ces chronologies et des rythmologies contemporaines, l’essai d’Alexandru Matei tente de nouer deux discours et deux rythmes. Si la portée morale est la première qui compte chez Barthes, elle reste sans doute la dimension majeure d’une autre œuvre de pensée, contemporaine et actuelle, celle de Bruno Latour. Bien que les thématiques des deux œuvres ne se recoupent guère, et que les approches soient également distantes, dans le filigrane des deux œuvres il y a bien un souci éthique de confrontation avec la modernité. Il s’agit d’une modernité conçue en tant que paradigme de pensée mais également en tant que cadre des formes de vie. C’est depuis ce croisement que l’idée d’une moralité écologique vient comme une proposition théorique à prendre en compte.
Cette première partie du dossier, consacrée aux « chronologies » contemporaines, s’achève avec l’essai d’Adrien Chassain qui reprend le parcours de Barthes au ras de son écriture : l’auto-périodisation ne veut pas mettre en évidence seulement un geste réflexif, mais la profonde nappe subjective qui irrigue un geste que d’aucuns pourraient percevoir comme une marque d’objectivité. Adrien Chassain tente l’exercice difficile d’une phénoménologie biographique, et ce faisant il souligne que ce ne sont pas les partages qui sont significatifs de la signification d’une œuvre, mais l’imaginaire de ces partages que l’œuvre elle-même met en scène. L’enjeu de cet exercice ne se résume pas à la biographie (intellectuelle) de Barthes, mais devient une suggestion de méthode : nommer/qualifier le passé est une forme de subjectivation qui d’adosse à la fois à l’époque qui entoure les corps et à la manière dont ceux-ci vivent cette époque.
Rythmologies #
À ces contemporanéités chrono-logiques, qui fonctionnent en régime intellectuel, il faut mettre un contrepoint relevant d’un régime différent, susceptible d’une « dynamologie[41] », une théorie des mouvements incorporés au sens d’une réflexion sur les rythmes vitaux qui renouent ou bien, au contraire, défont des êtres selon une logique différente. Ce qui est central pour un concept rythmologique du contemporain, ce sont les dimensions énonciatives du discours.
L’article de Timea Gyimesi revient sur le débordement « vocaliste » des écrits barthésiens, faisant suite à l’intervention de Patrick Ffrench au sujet de la voix[42]. Cette incursion énonciative qui déborde le territoire de l’écriture nous fait redécouvrir un Barthes sensible à la multiplicité des formes de vie du langage – à tout ce qui, en deçà de l’assertivité discursive et de sa logique, permet de réfléchir à partir de l’aisthésis. Dans les pas de Deleuze, la chercheuse hongroise pense l’écriture barthésienne comme un « devenir-musique », et peut-être de manière encore plus élémentaire, comme un devenir-son.
Davide Messina et Judith Cohen font deux lectures actualisantes d’un Barthes scénographe de l’écriture. La rythmologie quitte ici la verticalité de la voix, s’emparant des superficies. Après s’être concentré sur une dialectique littéraire s’achevant dans « l’écriture », les propensions performatives de Barthes l’orientent vers une esthétique de la scène qui mêle voix, lumière, gestes, d’abord dans la version théâtrale politique, émancipatrice de Brecht, dans les années 1950, remplacée par une version quasi-mystique de la théâtralité, nourrie d’auteurs obscurs et inactuels découverts et exploités sur le tard. En effet, « théâtraliser l’écriture » signifie détourner son assertivité, permettre l’expression de ce qui, dans le corps, n’est pas soumis à l’urgence du dire partial, d’autant plus audible qu’il est linéaire et transitif. Ce passage entre deux scènes, la scène offerte au peuple (et que le peuple a en fin de compte boudée) et la scène baroque du corps ouvert à lui-même met les balises d’une morale du sensible dans l’arène de laquelle s’affrontent aujourd’hui les deux grandes conceptions esthétiques qui régissent notre contemporain littéraire[43] : militance, chez Cohen, suspension, chez Messina.
Maja Zorica Vukusic revient sur l’un des topoï de l’écriture de Barthes, qui est également un fétiche d’époque et dont le retour dans notre présent doit être soigneusement négocié : la perversion. Or, chez Barthes, la perversion se manifeste toujours au second degré, comme délicatesse. C’est là encore une leçon morale qui nous est livrée : neutraliser la transgression revient à garder sa puissance, tout en tuant dans l’œuf son image fétichisée.
Sam Ferugson revient sur les écrits autobiographiques de Barthes dans la tentative de produire une démonstration simple : l’autobiographie, chez Barthes, s’embraie en tant que puissance de conversion. Elle ne tend pas le miroir au moi (les « moi-s » de Barthes sont plusieurs, fluides, impossibles à figer) ni à un parcours (le « roman » qui hante Barthes n’est jamais qu’une propédeutique narrative). La conversion elle-même garde un sens faible ; c’est un mouvement plus modeste que chez Saint Augustin ou bien chez Rousseau : elle n’est qu’un simple gauchissement ; conversion, peut-être, mais plutôt réversion voire perversion du regard, qui reconfigure le réel.
Notre dossier s’achève avec le nouage entre le rêve de scientificité ayant animé le jeune Barthes et la pratique scripturale qui le déjoue systématiquement. Là aussi on a affaire à une dialectique, car ce que le discours de Barthes perd en scientificité, il le gagne en réflexivité. C’est en tant que « philologie active » que Serge Zenkine la mobilise. On revient ainsi à la dynamologie et à la scénographie comme dimensions essentielles de l’œuvre de Barthes, car « le texte est un espace où se jouent ces forces, et il est responsable de ses effets énergétiques autant que sémantiques. » En somme, si Barthes reste notre contemporain, il le fait, on l’aura compris, en tant que moraliste, le plus délicat, pervers, versatile, dialectique, et « bête[44] » qui soit, du langage. Lire Barthes, aujourd’hui, ce n’est pas s’engager avec ferveur et combattre à bout portant. Lire Barthes aujourd’hui, c’est chercher, à travers la mesure, l’écoute, la reconfiguration, la reprise, ce qui, dans le langage énoncé, à même la situation d’énonciation qui est donne une scène à la parole, reste durable.
Notes#
- ’’Magali Nachetergael, Roland Barthes contemporain, Paris, Max Milo, 2015. Voir aussi la journée d’étude dont les actes se trouvent sur le site fabula.org, « Roland Barthes, contemporanéités intempestives. Actes de la journée d’étude du 26 novembre 2016 à l’Université de Lausanne », p. Et encore, toujours en 2016, et dans la même veine, Neil Badmington, The Afterlives of Roland Barthes, Bloomsbury. L’anglais possède ce mot, « afterlife », un intraduisible au sens de Barbara Cassin – mot qui peut être traduit, mais avec des pertes, en français par exemple – à mettre en réseau sémantique avec « contemporain ». ↑
- Jérôme David, Rêver la littérature mondiale, Paris, Ithaque, 2025, p. 167. ↑
- C’est une forme de lexicologie informatique étudiant les tendances culturelles grâce à l’analyse quantitative de textes numérisés. ↑
- Les sites de référence, consultés le 18 décembre 2025. Pour Google Ngram viewer : https://books.google.com/ngrams/graph?content=Roland+Barthes&year_start=1800&year_end=2022&corpus=en&smoothing=3&case_insensitive=false ; https://books.google.com/ngrams/graph?content=Roland+Barthes&year_start=1800&year_end=2022&corpus=fr&smoothing=3&case_insensitive=false ; pour Gallicagram : https://shiny.ens-paris-saclay.fr/app/gallicagram. ↑
- Donna Haraway, Des singes, des cyborgs et des femmes. La réinvention de la nature (trad. Oristelle Bonis, préf. M.-H. Bourcier), Paris, Jacqueline Chambon, 2009, chap. 9 « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle ». ↑
- Alex Brostoff and Vilashini Cooppan (dir.), Autotheories, Cambridge, MS et Londres, MIT Press, 2025, p. 6. L’extrait (en traduction anglaise) de Fragments d’un discours amoureux est celui-ci : « C’est le principe même de
ce discours (et du texte qui le représente) que ses figures ne peuvent se ranger : s’ordonner, cheminer, concourir à une fin (à un établissement) : il n’y en a pas de premières ni de dernières. […] On a donc soumis la suite des figures (inévitable puisque le livre est astreint, par statut, au cheminement) à deux arbitraires conjugués : celui de la nomination et celui de l’alphabet. » (Roland Barthes, Œuvres complètes, tome V, Paris, Seuil, 2002, p. 32 ; désormais noté « OC V » suivi du numéro de la page). ↑
- C’est le reproche qui lui est adressé par Florent Coste dans L’Ordinaire de la littérature, Paris, La Fabrique, 2024. ↑
- Alexandre Gefen, Réparer le monde : La littérature française face au XXIe siècle, Paris, José Corti, 2017 et L’Idée de la littérature. De l’art pour l’art aux écritures d’intervention, Paris, Éditions Corti, coll. « Les Essais », 2021. ↑
- Magali Nachtergael, op. cit. ↑
- Pascal Mougin, Moderne/contemporain. Art et littérature des années 1960 à nos jours, Dijon, Presses du Réel, 2019, p. 260-281. Pour Mougin, Barthes est qualifié de « moderniste », d’où sa mise en doute des présupposés de Magali Nachtergael dans son ouvrage sur Barthes. ↑
- Ce débat occupe notamment le chapitre « Controverse », voir Lionel Ruffel, Brouhaha. Les mondes du contemporains, Paris, Verdier, 2016, p. 111-136. ↑
- Ibid, p. 86 ↑
- La trace de ce colloque se trouve encore sur internet, ici : https://www.thebritishacademy.ac.uk/events/interdisciplinary-barthes/ (consulté le 19 décembre 2025). ↑
- Le chapitre de Philippe Roger, « Barthes’s Frenchness », dans Diana Knight (dir.), Interdisciplinary Barthes, Oxford Universty Press, 2020, p. 25-42. ↑
- En littérature, Florent Coste notamment. Mais c’est la notoriété mondiale de Bruno Latour et de « latouriens » comme Isabelle Stengers qui a contribué à faire revivre le pragmatisme en France. Un colloque récent le prouve : « Bruno Latour, pragmatisme et politique », organisé par Antoine Hennion, dont les actes ont paru dans Pragmata : revue d’études pragmatistes, no 6, 2023. ↑
- Voir Florent Coste, L’Ordinaire de la littérature, Paris, La Fabrique, p. 45-47 ↑
- Claude Bremond et Thomas Pavel, De Barthes à Balzac. Fiction d’un critique, critiques d’une fiction, Paris, Albin Michel, 1998, p. 21. On pense aussi à l’ouvrage de Thomas Pavel Le Mirage linguistique. Le Mirage linguistique. Essai sur la modernisation intellectuelle, Paris, Minuit, 1988. ↑
- Pour Barthes et le cinéma : Vincent Debaene, Barthes au révélateur du cinéma, Critique, 822, no 11/2015, p. 875-879. Pour Barthes et l’art contemporain, voir Mougin, op. cit. p. 49. ↑
- Etudier la littérature « en contexte » présuppose une perspective plus englobante, dans laquelle le texte littéraire, par exemple, est analysé dans toutes les relations, avérées ou supposées, qui le lient au « contexte », individuel et social, dans lequel il apparait. ↑
- L’ouvrage de Justine Huppe, La Littérature embarquée (Paris, Amsterdam, 2023) prête à la littérature contemporaine un attribut qui réconcilie deux attitudes souvent divergentes : l’engagement et la réflexivité. ↑
- Nous pensons ici évidemment à Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, Paris, La Découverte, 2012. ↑
- Je pense d’abord Nouveaux philosophes. ↑
- OC V, p. 377. ↑
- Ibid., p. 445. ↑
- Lionel Ruffel, Brouhaha, op. cit., p. 21. ↑
- Ibid., p. 23 ↑
- Alexandre Kojève, Introduction à la lecture de Hegel. Leçons sur la Phénoménologie de l’esprit professées de 1933 à 1939 à l’École des Hautes Études, réunies et publiées par Raymond Queneau, Paris, Gallimard, 1947, seconde édition 1962, p. 511. ↑
- Hayden White, Journal of Art Historiography, Glasgow Iss. 15, Dec 2016, p. 4 et p. 8 ↑
- OC V, p. 219. ↑
- Ibid., p. 864. ↑
- François Hartog, Confrontations avec l’histoire, Paris, Gallimard, 2021, p. 180-201. ↑
- OC V, p. 864 ↑
- OC V, p. 303. ↑
- OC V, p. 224. ↑
- OC V, p. 518 ↑
- Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Paris, Rivages, 2008, p. 8. L’ouvrage parait simultanément en français et italien. ↑
- OC V, p. 717. ↑
- Claude Coste, « Albert Camus : le contemporain manqué ? », dans ce numéro ↑
- Shigemi Shynia, « Roland Barthes et Michel Foucault, lecteurs de Sade », dans ce numéro ↑
- Andy Stafford, « Barthes-Voltaire-Je suis Charlie, ou : comment être un écrivain malheureux », dans ce numéro ↑
- La notion est mobilisée pour parler du dynamisme de l’imagination chez Bachelard. Voir par exemple Emmanuel de Saint Aubert, « Phénoménologie du vers ou dynamologie du contre ? Éléments pour une confrontation entre Merleau-Ponty et Bachelard », Cahiers Gaston Bachelard no 8, 2006, p. 56-67. ↑
- Patrick Ffrench, « Barthes and the Voice: The Acousmatic and Beyond », L’Esprit Créateur, Vol. 55, No. 4 (Winter 2015), p. 56-69 ↑
- Dont une illustration est l’article de Marie-Jeanne Zenetti, « Que fait #MeToo à la littérature ? Lecture féministe et lecture littéraire », Revue critique de fixxion française contemporaine, no 24, 2022, https://journals.openedition.org/fixxion/2148 (consulté le 22 décembre 2025). ↑
- Claude Coste, Bêtise de Barthes, Paris, Klincksieck, 2011. ↑
